Avant, j’aimais la politique. Mais ça, c’était avant.

Diagram of a social networkLe 20 janvier 2009, Barack Obama est investit pour devenir le 44e président des États-Unis d’Amérique. Le comité qui a préparé cette cérémonie d’investiture a sélectionné Microsoft et sa technologie Silverlight [1] pour la retransmission de l’événement sur le web. Parmi les « innovations » de Microsoft, une image géante de l’inauguration, composée de plusieurs centaines de photographies envoyées par des personnes ayant assisté à l’événement [2].

Sur Twitter, un historien « numérique », Dan Cohen, s’étonne: pourquoi avoir braqué les appareils photographiques sur la tribune et non sur la foule [3]? Son étonnement se justifie pour deux raisons:

  • Ce type d’événement est déjà très bien documenté. Les historiens n’auront pas de mal à en trouver et à en interpréter les traces. Pour preuve, la biographie de F. D. Roosevelt par Kaspi, qui décrit précisément l’investiture du Démocrate [4];
  • Les nouvelles technologies nous donnent les moyens – notamment avec ce que les usages historiens du crowdsourcing ou des réseaux sociaux – de nous pencher sur la – ou plutôt « les » – multitudes. Pourquoi continuer à ne s’intéresser qu’à des personnalités, certes connues et puissantes [5] ?

Certains ont compris comment les données dont nous disposons – par exemple sur les réseaux sociaux – nous permettent d’analyser ce qui restait encore hors de notre portée il y a quelques années [6]. Dans le monde du journalisme, l’émergence du journalisme de données – en France, notamment, OWNI et leur exploitation des données publiées par Wikileaks – exploite également ces nouvelles données, disponible pour une – nous l’espérons – meilleure compréhension de notre monde [7].

Pour les historiens, l’enjeu n’est pas faible, puisque nous parlons ici de la préservation de ces données d’une part, de leur exploitation pour nos travaux futurs d’autre part.

Mais les personnes, chercheurs ou journalistes, qui souhaitent exploiter ces données me semblent encore peu nombreux. Par manque de volonté? Peut-être également par manque de compétences. Le « coût d’entrée » pour appartenir au club de ceux qui peuvent le faire est élevé [8], bien que de nombreux programmes plutôt simples d’utilisation fournissent des outils élémentaires d’analyse des données. Zotero, par exemple, permet des visualisations simples, surtout s’il est couplé à ce que l’ont peut apprendre grâce au projet The Programming historian [9].

Il est aussi facile de rester sur ses habitudes – et parfois, d’ailleurs, cela suffit. Il y a également de lourdes appréhensions méthodologiques. Parmi les techniques utilisables pour exploiter un corpus issu des réseaux sociaux, par exemple, figure l’analyse des « sentiments » et l’ »opinion mining », techniques souvent contestées [10]. Mais il faut investiguer, expérimenter, accepter de se tromper pour pouvoir dégager les bonnes méthodologies qui nous permettront d’exploiter ces données géantes dans le cadre de nos recherches.

Ah oui, le titre de ce billet de blog. Il fait référence à ce qui m’a, ce matin, inspiré ce court article. Revenons au tropisme évoqué en introduction: nous nous orientons souvent trop facilement vers des personnalités connues plutôt que vers les multitudes. Hier, aujourd’hui, nos radios, nos télévisions, nos canaux d’information ont été envahis par des commentaires de journalistes, de politiques, de « people » sur un seul petit message publié sur le réseau social Twitter. En parallèle, peu de journalistes se sont réellement penchés sur un événement intéressant: le flux des messages sur ce même réseau social lors du débat entre les deux candidats, François Hollande et Nicolas Sarkozy, entre les deux tours de l’élection présidentielle d’avril et mai dernier. Bien sûr ces quelques 600 000 tweets (environ) étaient issus d’une population vraisemblablement pas représentatives de la population française dans son ensemble. Des dizaines de milliers de Français ont participé à ce flux. Et? Quasiment rien. Pas d’analyse [11].

Avant, j’aimais la politique (politicienne). Mais c’était avant. Avant les réseaux sociaux.


  1. Le site où était retransmis l’événement en direct n’existe plus []
  2. En collaboration avec CNN []
  3. Malheureusement, je n’ai pu retrouver la trace du tweet []
  4. Kaspi, Andre. Franklin D. Roosevelt. Fayard, 1988. Print. []
  5. Howe, Jeff. « The Rise of Crowdsourcing ». Wired juin 2006. Web. 10 oct. 2008. []
  6. Voir l’article de A. Casili et P. Tubaro sur les émeutes britanniques de 2009: Casilli, Anotonio A., et Paola Tubaro. « Censure des médias sociaux: éléments pour une sociologie des émeutes britanniques ». Owni 19 août 2011. Web. 13 juin 2012. []
  7. Sur le journalisme de données: Gray, Jonathan, Liliana Bounegru, et Lucy Chambers. The Data Journalism Handbook. O’Reilly, 2012. Web. 13 juin 2012. []
  8. Et j’avoue que moi-même suis à un stade encore très balbutiant pour le moment []
  9. Turkel, William J., et Alan MacEachern. The Programming historian. 1re éd. NiCHE: Network in Canadian History & Environment, 2007. Web. 15 sept. 2008. []
  10. Voir Lohard, Audrey, et Dominique Boullier. « Avant-propos ». OpenEdition Press. OpenEdition Press, 2012. press.openedition.org. Web. 13 juin 2012. []
  11. J’ai personnellement tenté de « capturer » ce flux, mais en vain: les outils que j’ai utilisé n’étaient pas les bons. Au final – et en faisant vraisemblablement une entorse au conditions d’utilisation de Twitter – je n’ai obtenu que moins de 6000 tweets. Si ces données intéressent quelqu’un, il est possible de me contacter sur Twitter – @inactinique. []

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