Digital natives ou Facebook natives?

Dans le mois qui vient de s’écouler, je suis intervenu deux fois sur les blogs et réseaux sociaux et sur leur utilité pour l’historien et, notamment, pour l’écriture de l’histoire. J’en ai parlé dans mon précédent billet.

Ma seconde intervention a été plus mitigée. En fait, très peu satisfaisante. Je suis ressorti mécontent. Mécontent de moi, car je crois avoir raté mon cours, tout simplement. Il y a quelque chose que je n’ai pas su transmettre. Dans la vie d’un enseignant, cela arrive – enfin je l’espère. Si je dois renouveler cette intervention, elle devra être radicalement modifiée. Je ne suis manifestement pas encore au point sur le sujet: j’ai les connaissances, j’ai la problématique, je n’ai pas trouvé le moyen de les transmettre.

Mais également mécontent d’un constat. J’avais devant moi des étudiants doutant de l’utilité d’un blog/carnet de recherche. Ils estimaient qu’un blog en histoire ne pouvait être intéressant que s’il était écrit par une « pointure », un historien connu. Lorsque je lis Benoît Kermoal - qui m’excusera de ne pas le considérer comme une « pointure » - je sais à quel point ils ont tort.

Ce qui m’a effrayé – outre l’absence complète de connaissances sur l’histoire du web mais c’est à moi de le leur enseigner, après tout – c’est leur usage sans distanciation de l’outil informatique, sans réflexion et leur comportement a priori passif vis-à-vis, notamment, de Facebook.

J’ai déjà exprimé auparavant ce que je pensais des relations entre code et histoire. Nous sommes ici un peu dans le même registre.

Program or Be programmed [1]

Le web est une part centrale de notre vie. Les étudiants à qui nous enseignons aujourd’hui sont (quasiment) des digital natives - c’est-à-dire qu’ils sont (presque) nés avec le numérique et sont censés être à l’aise avec les outils numériques [2].

Mais en fait, dans la plupart des cas, ils sont à l’aise avec Facebook et ne mènent que peu de réflexion sur leurs usages d’un site qui les voit comme des produits à vendre. Pourtant, lorsque nous leur expliquons comment utiliser un blog pour écrire l’histoire, nous leur proposons bien plus. Nous leur proposons de reprendre le pouvoir sur leur vie numérique, en faisant appel à une écriture numérique non-linéaire et hypertextuelle, au remix [3], en créant des sites web en fonction de leurs propres besoins.

Mais – et c’est peut-être ce que j’ai raté dans cet enseignement – ces digital natives sont en premier lieu des facebook natives  qui n’ont pas encore pris conscience qu’ils sont considérés par ce réseau social comme des produits de consommation courante.


  1. Rushkoff, Douglas. Program or be programmed : ten commands for a digital age. New York: OR Books, 2010. Print. []
  2. Je ne prétends pas prendre part dans le débat sur les digital natives - n’ayant aucune réponse à y apporter. []
  3. Lessig, Lawrence. Remix : making art and commerce thrive in the hybrid economy. New York: Penguin Press, 2008. Print. []
  1. Merci pour ce billet très intéressant. Je partage totalement ton constat.

    Dans les divers enseignements que j’ai pu être amené à donner depuis quelques années, quel que soit le niveau des étudiants, il m’est toujours apparu que si les « natifs numériques » sont véritablement capables de s’adapter plus rapidement que les générations précédentes aux outils numériques, beaucoup d’entre eux n’ont aucune conscience de leur intérêt pour une pratique de recherche. Et comme ils sont parfois persuadés de tout savoir sur la question il faut, en plus, les convaincre de l’intérêt d’une formation à des instruments spécifiques… Dans la réflexion que nous avons mené avec Franziska sur la question pour la RHMC, nous résumons cela par la formule : « Les natifs numériques ne sont pas des chercheurs nés ».

    Je pense que le développement des interfaces que tu évoques dans le billet sur le code et l’historien fait aussi partie de l’explication : outre le fait que, pour beaucoup, la pratique d’internet se résume à l’usage de Facebook, je pense que le développement des interfaces graphiques et la priorité au « user friendly » (même si cela a apporté beaucoup) a entraîné une sorte de paresse intellectuelle. Peu importe de savoir comment cela fonctionne, pourvu que « ça marche tout seul »… Je me demande ce que donnera, par exemple, l’utilisation du ngram viewer de Google dans quelques années par les étudiants en Licence ou en Master.

    Pour ce qui est de ma lecture des blogs d’historiens, je dois dire que la lecture des « pointures » (pour peu qu’il y en ait qui bloguent réellement) m’apporte généralement vraiment beaucoup moins que celle des « jeunes chercheurs » en ce qui concerne la « fabrique de l’histoire » et l’arrière-boutique de l’historien…

  2. M. Clavert, I’m largely in agreement with you; I wonder if that means something different for your students than our American students? Perhaps not; there’s a cultural leveling at work that’s a bit frightening. But I have to say– perhaps you’ve already thought of this kind of comparison– that an exploration of the cultural contingencies and specific valences of Francophone Facebook use, for example, or blog culture, would be very interesting to Anglo-American audiences at DHQuarterly or other journals.
    I hope that you’ll excuse my badly formulated English by way of not reading my much worse French; I’ve enjoyed your posts on DH topics in the past.

    • inactinique

      Thanks for your comment. I know that the use of Facebook is largerly more widespread in the Frenchspeaking academic world than twitter for instance (it’s the same for Italy). I noted this when I participated to the organisation of THATCamp Paris. But I have unfortunatly no systematic data on Francophone Facebook use.

  3. Making a blog with students | a notebook - pingback on 29/05/2012 at 13:26

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