Hjalmar Schacht, financier et diplomate: rapport et mémoire de thèse

Voici le texte que j’avais préparé pour ma soutenance en décembre 2006. Vous pouvez également télécharger:

D’où vient ma thèse? Lors de travaux antérieurs, à l’iep de Strabsourg puis à l’Institut des Hautes Études Européennes, le personnage de Schacht avait retenu mon attention pour plusieurs raisons :

  • En premier lieu, il y a son jeu difficilement cernable de 1936 à 1938,
  • En second lieu, il y a l’originalité du parcours d’un homme, deux fois président de la Reichsbank, sous Weimar et sous le IIIe Reich ; (national-libéral, libéral de gauche puis conservateur),
  • En troisième lieu, l’absence de travaux universitaires se concentrant sur lui. D’hagiographies en brûlots, l’historiographie autour de Schacht ne permettait pas une évaluation poussée de son parcours,
  • Enfin, il y a la question du choix, liée à l’entre-deux-guerres, entre communisme et fascisme, entre organisation de l’Europe et nationalisme, entre priorité politique et priorité économique. Schacht a accepté de travailler avec les nazis. Ses choix n’étaient pas exceptionnels : le parcours de Schacht est original parce qu’il est spectaculaire, mais il est également à l’image du destin allemand dans la première moitié du XXe siècle.
Hjalmar Schacht

Photographie de Hjalmar Schacht, provenant de la "Bain Collection", disponible à la Library of Congress.

Il a fallu « construire » une problématique, en prenant garde de ne pas tomber dans l’« illusion biographique » : j’ai choisi de me placer sur le plan des relations internationales. Comment Schacht conçoit-il le rôle de l’Allemagne dans le monde ? Cette question a permis de faire émerger une forme de continuité : l’obsession de l’indépendance de l’Allemagne vis-à-vis de circuits financiers et économiques anglo-saxons et, dans une moindre mesure, français.

Quelles archives ai-je consultées ? Il a paru évident de commencer par le dépouillement des dépôts allemands classiques de l’entre-deux-guerres : la Reichsbank, le ministère de l’Économie du Reich et la chancellerie.

Le fond Schacht à la Reichsbank est volumineux, même en ignorant les très nombreuses liasses consacrées à des revues de presse. Il a permis d’établir une chronologie fiable, d’attirer l’attention sur certains événements (par exemple les effets désastreux des discours de l’été 1934 sur l’opinion publique britannique) et de consulter des documents essentiels, comme les procès-verbaux des conférences des transferts, sans oublier les très nombreux discours. Les ruptures chronologiques entre les trois parties ont aussi été définies dès cette période :

  • la rupture entre la première et la seconde partie de la thèse, l’été 1934, qui semblait plus pertinente que mars 1933. C’est en effet en août 1934 que le Reich sort définitivement du multilatéralisme ;
  • le départ du ministère de l’Économie en novembre 1937, qui extrait Schacht du processus de décision du IIIe Reich.

La consultation des archives très connues de la chancellerie a permis d’insérer Schacht dans la logique polycratique du IIIe Reich. En ce sens, cette étape des recherches a été déterminante : il a fallu à ce moment choisir entre intentionnalisme ou fonctionnalisme dans ce débat historiographique. La consultation des archives concernant les conflits entre Schacht et Ley et la lecture de la biographie de Hitler par Ian Kershaw m’ont poussé à faire le choix de l’interprétation fonctionnaliste du régime nazi, reposant sur l’analyse des structures et surtout sur la notion de pouvoir charismatique. J’ai cependant modéré cette analyse en mettant également en avant des facteurs idéologiques. Il s’agissait aussi de tenter d’analyser les interactions entre individus, structures du régime et relations internationales.

De plus, la question de l’influence de Schacht sur les relations avec la Chine a également été posée par la consultation des archives de la chancellerie.

Après la lecture de ces archives allemandes, un problème de méthode liée au genre biographique s’est posé : comment passer outre la phase classique de détestation profonde du sujet étudié ? Une pause dans la consultation des archives a permis de revenir à une vision neutre de Schacht.

La seconde phase de consultation des archives a concerné des centres français et internationaux.

  • Les fonds de la Banque de France, conjointement à la lecture des archives diplomatiques publiées, ont montré à quel point la conférence sur le plan Young et sa préparation sont déterminants pour expliquer la rupture de Schacht avec la République de Weimar. Cette rupture se situe entre les réunions du Comité des experts et la seconde conférence de La Haye et se concrétise par la démission de 1930.
  • L’importance du Comité des experts dans le parcours de Schacht a été confirmée par les documents consultés à la Banque des Règlements Internationaux à Bâle. Ces documents m’ont d’ailleurs poussé à relativiser le rôle de Schacht dans la création de cette banque. Ils m’ont également poussé à nuancer le contenu des notes inédites de Clément Moret sur le Comité des experts qui reposent à la Banque de France.

Le second centre international d’archives est celui de la Société des Nations. Il a apporté un éclairage sur la conférence de Londres de 1933 et sur la question de Danzig. Le fond de Sean Lester notamment apporte une analyse économique de la Ville Libre et met en valeurs le rôle de Schacht en 1935 sur cette question.

Les archives non-allemandes m’ont poussé à revenir dans les archives allemandes dans la dernière phase des recherches.

  • À Fribourg, les archives militaires ont mis en valeurs les tenants et aboutissants des conflits entre Schacht, Darré et Göring et ont assis l’analyse polycratique du régime.
  • À Berlin, j’ai cherché des documents complémentaires sur le plan Young, sur la Chine, sur les transferts, sur les relations avec la Banque de France.
  • À Coblence, il restait à dépouiller le fond Schacht, qui a réservé quelques surprises, et a, parallèlement aux archives françaises et bâloises, montré l’importance de la question d’Eupen et Malmédy et de la Belgique en général dans la vie de Schacht.
  • À Munich et Hanovre, les archives sur le procès des grands criminels de guerre et sur la dénazification m’ont été utiles dans une double perspective : d’une part l’analyse de la période 1945-1950 et d’autre part l’utilisation des témoignages pour la période 1933-1945.

Ces témoignages ont été à la fois riches d’informations et méthodologiquement problématiques. Un exemple : le témoignage de Kurt Schmitt, ancien ministre de l’Économie, à Ludwigsburg en 1948. Il donne des éléments pour comprendre la concurrence que se sont livrés Schmitt et Schacht au printemps 1934 dans le cadre de la logique polycratique émergente et de la crise de régime de juin-juillet 1934.

Ce même témoignage montre cependant les limites méthodologiques de l’utilisation de ce type de sources : Schmitt a une mémoire défaillante, il est souvent confus sur des événements  qui remontent à plus de dix ans. Son récit de la réunion de financement de la campagne de la NSDAP en février 1933 est clairement faux.

Enfin, les archives de Hanovre ont permis de définir la date de fin de la thèse, 1950, date de la dénazification officielle de Schacht. Ce choix permettait ainsi de commencer avec les causes du rapprochement entre Schacht et les nazis, de raconter son rôle sous le IIIe Reich et, enfin, d’en analyser les conséquences après guerre.

Quels sont les apports de cette thèse ?

J’ai essayé de répondre à un certain nombre de questions se posant sur Schacht.

Schacht a-t-il été un opportuniste ? Distinguons ici trois aspects :

  • vis-à-vis des institutions, il ne s’est pas embarrassé de scrupules. Considérant la République de Weimar, lorsqu’il apparaît clairement qu’elle n’est pas capable, entre 1929 et 1930, d’atteindre certains objectifs – soit la fin des réparations, soit l’obtention d’un surplus d’exportation ou encore le retour des colonies – Schacht démissionne et, après avoir tenté de se rapprocher de Brüning, se rapproche des nazis et fait le choix implicite de la fin de la Démocratie.
  • Vis-à-vis des idées, l’appel aux colonies, la lutte contre le traité de Versailles, la restauration d’une puissance militaire, l’influence allemande en Mitteleuropa, par exemple, sont des constantes du comportement de Schacht, y compris après 1945. Il n’y a alors pas d’opportunisme.
  • Enfin, il y a aussi stabilité des techniques financières employées par Schacht et stabilité de leurs finalités. La Golddiskontbank, par exemple, a pour but de recréer un stock d’or pour le Reichsmark d’une part et de faciliter les exportations allemandes. Les propositions de Schacht d’avril 1929 au comité des experts concernent aussi l’accroissement des exportations allemandes. Le projet soumis à débat dans les années 1950 et 1960 pour faciliter les investissements à l’étranger se situe également dans cette perspective.

Schacht a-t-il été, comme le suggèrent certaines hagiographies, un visionnaire ? La réponse est négative. Dans la première moitié du XXe siècle, particulièrement après la Première Guerre mondiale, se pose une question essentielle : quelle organisation pour l’Europe ? L’État-Nation est-il toujours la forme pertinente d’organisation économique ? Dans une perspective « schmollerienne », Schacht reste un nationaliste et un mercantiliste : il est clairement passé à côté des débats sur les questions européennes.

De plus, je crois avoir montré que Schacht, étant donné les fonctions qu’il a occupées, s’est parfaitement intégré au IIIe Reich. Schacht n’a pas été membre du parti nazi, mais il fut une part du Béhémoth par ses relations avec Hitler, Goebbels ou Göring ; par sa participation à la propagande du Reich ; par ses initiatives, comme le mémorandum de mai 1935 qui a pour conséquence la mise en place des lois antisémites de Nuremberg ; par sa participation aux luttes intestines constantes qui caractérisent le régime nazi.

Il faut également détruire l’image d’un Schacht « philosémite ». L’antisémitisme de « dissimilation », qui sépare les Juifs de la communauté nationale, prôné par Schacht et les conservateurs qui se sont alliés aux nazis, a été une condition de l’arrivée au pouvoir de Hitler. De plus, cet antisémitisme conservateur a renforcé le processus de radicalisation de la politique raciale du IIIe Reich. Pour autant, ce même antisémitisme de « dissimilation » est un facteur de marginalisation de Schacht. Les lois de Nuremberg mettaient un terme, du point de vue de Schacht, au « problème Juif ». Pour le nazisme, elles représentaient plutôt une étape. Le grand pogrom de novembre 1938 pousse Schacht à proposer une solution financière favorisant l’émigration des Juifs le mois suivant. Cette solution montre cependant l’importance des préjugés raciaux et culturels de Schacht, car elle repose sur des présupposés antisémites inacceptables pour les Juifs.

Enfin, il me semble avoir montré pourquoi Schacht a fait l’objet d’une clémence certaine lors des procès d’après-guerre. À Nuremberg, la volonté politique, finalement acceptée par les Soviétiques, d’assurer aux accusés un procès le plus équitable possible, la logique de « complot » utilisée par l’accusation et qui ne peut commencer qu’à partir de 1937 et du protocole Hoßbach et enfin la hiérarchisation des peines et des accusés mènent à l’acquittement de Schacht.

Lors de la longue procédure de dénazification de Schacht, après un premier procès inéquitable, la complexité de ces procédures, la rivalité entre Länder, la logique de la loi de dénazification qui prévoit la relaxe pour les résistants, permettent à Schacht d’être libéré. Il est en fait un symbole des limites du processus de dénazification, qui voit des subalternes subir des peines plus importantes que certains anciens dignitaires du IIIe Reich. Schacht n’est pas, dans cette logique, un cas isolé. La multiplication des témoignages en sa faveur correspond à ces Persilscheine, des attestations, si souvent avancés dans les procès par les « concernés » pour attester de leur bonne foi sous le IIIe Reich.

Il reste aujourd’hui certaines zones sombres sur le parcours de Schacht.

La carrière de Schacht après 1950 mériterait une étude, éventuellement intégrée dans un sujet plus large qu’une biographie sur Schacht.

Son activité politique intérieure peut beaucoup nous apprendre sur la rfa. En effet, les liens entre certains milieux (le Rhein Ruhr Klub, la csu) et d’anciens dignitaires du régime nazi (comme Schacht) ou de la République de Weimar (comme Brüning ou Luther) montrent que la création et l’ancrage de la rfa en Europe de l’Ouest n’ont pas été une évidence pour tous les Allemands. L’évolution politique de Schacht dans les années 1960, lorsque l’Allemagne est confrontée au phénomène « Mai 68 », devrait également être étudiée.

Sur cette même période, une étude sur l’activité bancaire et internationale de Schacht manque. Quel est, par exemple, son comportement vis-à-vis de l’indépendance du Togo et du Cameroun, anciennes colonies allemandes ?

Pour conclure, cette thèse m’a poussé à mener une réflexion sur la notion de responsabilité en politique. Schacht, à force de refuser les compromis nécessaires au fonctionnement de la démocratie, a finalement accepté de se compromettre sous le IIIe Reich.


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