Un ordinateur, ça doit rester complexe

Source: Wikimedia Commons

Commençons par une petite anecdote. Lors d’une mise à jour relativement récente, Apple, société productrice des Macintosh, mais aussi des iPad et iPhone, a voulu, devant le succès de ses téléphones et tablettes, intégrer les fonctionnalités mais aussi la philosophie plus générale d’iOS – le système d’opération des iPhones et iPads – à Mac OS X, le système d’opération de ses ordinateurs de bureau et portables (PowerMac, iMac, MacBook). Côté fonctionnalités, il y a eu certaines bonnes idées: permettre à une fenêtre d’occuper l’ensemble de l’écran de l’ordinateur pour pouvoir s’immerger dans l’activité en cours de réalisation; l’utilisation de certains mouvements des doigts sur les trackpads des portables qui font penser au système multitouch des terminaux à écrans tactiles.

Mais iOS a aussi une spécificité par rapport à Mac OS X. Bien plus d’éléments classiques d’un système d’opération sont cachés, et, notamment, le système de gestion des fichiers. En clair, sur votre tablette ou téléphone Apple, il est impossible de savoir où sont stockés vos fichiers: il n’y a rien d’équivalent au Finder de Mac OS X et à ses fenêtres, à l’explorateur Windows ou aux multiples gestionnaires de fichiers des nombreuses moutures de Linux et autres POSIX.

Le choix de limiter les fonctionnalités d’un système d’opération pour tablettes est contestable (de mon point de vue) mais peut se justifier. Contestable, car, en termes matériels, une tablette pourrait faire autant d’opérations et de manipulations que beaucoup d’ordinateurs [1]. Justifiable, car les usages des téléphones portables et tablettes sont différents de ceux des ordinateurs. Ils sont beaucoup plus orientés vers la lecture plutôt que l’écriture, vers la consultation plutôt que vers l’action [2]. Ces usages sont nettement moins polyvalents que ce qui peut être effectué sur un ordinateur classique. Apple a, en outre, poussé cette logique jusqu’au bout, en filtrant les applications que l’on peut installer sous iOS, en limitant les possibilités des éditeurs de logiciels et de livres, etc. Il est probable que beaucoup d’utilisateurs y trouvent leur compte, et Apple aussi.

Mais c’est aussi la philosophie globale des iPads qu’Apple est en train progressivement d’importer sur Mac OS X. Microsoft, avec son nouveau « Bureau » sous Windows 8, inspiré de la version mobile de cet OS, est en train de suivre le mouvement. Ubuntu, la distribution Linux la plus répandue à l’heure actuelle, a inventé une interface appelée « Unity » qui va dans le même sens.

Cette logique a poussé Apple à remettre en cause des fonctions historiques (et fondamentales) des logiciels, comme le « Enregistrer Sous », supprimé sous Mac OS X 10.7 et de retour sous Mac OS X.8, mais de manière très discrète [3]. Quel est l’intérêt pour Apple? Simplifier les interfaces, cacher le gestionnaire de fichier, promouvoir sont outil de gestion des versions… et, vraisemblablement, en cohérence avec une idéologie où l’utilisateur est considéré comme quelqu’un à qui l’on doit apprendre ce qui est le bon design, contrôler ce que l’on fait avec les Macs.

Cet épisode est exemplaire d’une tendance dans l’informatique d’aujourd’hui, qui confond la simplicité avec la simplification. Que les utilisateurs veuillent quelque chose qui fonctionne, c’est une chose. Qu’ils veuillent pouvoir faire en un clic ce qui n’a pas besoin de faire l’objet de plusieurs clics, ça l’est aussi. Toutefois, l’informatique, fondamentalement néo-platonicienne (puisqu’elle doit modéliser le monde), ne peut réduire l’image qu’elle donne du monde sans sous-estimer la complexité du monde qui nous entoure, qu’elle doit modéliser. Simplifer les interfaces et les usages informatiques, c’est prendre un risque de rendre l’outil informatique incapable de gérer la complexité de l’information.

Dans le domaine des sciences humaines et sociales, la simplification à outrance des fonctionnalités des ordinateurs personnels pourraient avoir en contrecoup un effet d’appauvrissement sur les usages que nous en avons au quotidien. Si l’ordinateur a pour mission de nous contrôler de plus en plus, de nous maintenir dans des normes qui ne sont pas celles de la recherche, nous ne pourrons plus utiliser un ordinateur pour, justement, faire ce qu’un chercheur doit faire, c’est-à-dire sortir des sentiers battus (tout en restant riguoureux).

Dans ce mouvement vers le contrôle de l’utilisateur, il reste aujourd’hui le logiciel libre – raison pour laquelle le Manifeste des Digital Humanities de Paris [4] y faisait référence. Mais même celui-ci est menacé par les velléités d’instaurer des processus de contrôles (DRM) dans les processeurs, coeur des ordinateurs. Si RedHat, acteur fondamental de l’open source, a accepté de payer pour pouvoir continuer à faire tourner sa mouture de Linux, il n’en sera pas le cas de toutes les distributions de Linux ou des différents BSD libres qui circulent, et cela devrait mener à un appauvrissement, non seulement de l’informatique personnelle, mais aussi des usages que nous en avons aujourd’hui, y compris en sciences humaines et sociales.

L’ordinateur est un outil génial car générique. Malheureusement, cette généricité le rend, souvent, complexe. Au lieu [5] de fournir les logiciels permettant à ses utilisateurs d’appréhender cette complexité, les éditeurs et constructeurs informatiques semblent aujourd’hui préférer maintenir l’utilisateur dans l’illusion d’une intuitivité qui serait innée, mais qui, en réalité, les limite.


  1. Canonical, la société qui développe Ubuntu, l’a très bien compris []
  2. Dacos, Marin, et Frédérique Roussel. « «La tablette Apple, c’est un peu le minitel 2.0» ». Libération 5 avr. 2012. Web. 12 sept. 2012. []
  3. Chaffin, Bryan. « Apple Quietly Brings ‘Save As’ Back in Mountain Lion ». The Mac Observer 12 juin 2012. Web. 24 août 2012. []
  4. « Manifeste des Digital humanities ». ThatCamp Paris 2010 2010. Web. 15 févr. 2012. []
  5. Merci à Albahtaar pour la discussion que nous avons eu sur ce sujet []
  1. Tout à fait. Mais je crois qu’il restera toujours des fous pour construire des choses qui marchent et permettent de faire librement des choses aussi complexes qu’on veut. Et plus les « d’humanistes » s’intéresseront à ce problème, moins les informaticiens avanceront en moutons… crossing fingers.

  2. Cela correspond peut-être aussi à une tendance à la fermeture de nos sociétés.

    La micro-informatique s’est développée sur un principe d’ouverture et de liberté. De façon volontaire ou non comme le montre l’exemple des compatibles IBM.

    Or nous voyons bien que ce qui participe de la crise actuelle est un profond désir de replie sur soi.

    Espérons qu’après cette renaissance viendra une nouvelle époque des lumières.

  3. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette vision des choses. Et je vais donner un exemple simple :
    Quand les ordinateurs ont été créés, il fallait apprendre des languages complexes tels que le DOS, le C, voir l’assembleur, pour pouvoir s’en servir correctement. Nous étions alors dans un système extrèmement compliqué. Par la suite, les interfaces graphiques sont arrivées, rajoutant de la simplicité, mais éloignant l’utilisateur du système-même.
    Je pense que les faits relatés dans cet article ne sont que la continuité de cette idée : au fur et a mesure que l’on s’éloigne du langage de la machine, on gagne en simplicité et donc en vitesse.
    Car au final, pour écrire un texte, faire un montage vidéo, ou toute autre tache courante relative à l’informatique, a-t-on forcément besoin d’apprendre des interfaces aussi compliquées qu’ephémères ?

    • Frédéric Clavert

      Je ne m’oppose pas au principe d’une interface graphique bien faite qui se comprend relativement facilement et simplifie notre travail. Je critique le fait que cette logique passe de la simplicité à la simplification à outrance. D’autant plus quand vous travaillez dans un domaine qui nécessite de faire bien plus que la simple écriture d’un texte.

  4. « pourraient avoir en contrecoup un effet d’appauvrissement sur les usages »

    C’est le but recherché pour qu’une application de plus soit vendue pour donner l’illusion d’enrichir l’usage de la machine.

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